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Brice Dellsperger. "Biche et Sara dans "Le cours des choses""

Du 18 avril au 30 août

Double exposition dans deux lieux majeurs de la scène artistique en Occitanie

Le Frac Occitanie Montpellier et le Mrac Occitanie à Sérignan présentent conjointement une exposition consacrée à l’artiste Brice Dellsperger, figure majeure de l’art contemporain explorant depuis près de trente ans le genre et la construction des identités, le travestissement ou le simulacre.

Biche et Sara dans « Le Cours des choses » au Mrac Occitanie

À travers un nouveau film inédit issu de sa série emblématique Body Double, l’artiste Brice Dellsperger poursuit une recherche engagée depuis trente ans autour des notions de genre, de travestissement, de simulacre et de construction des identités. Conçu spécifiquement pour le Mrac (tourné dans l’espace d’exposition du Frac Occitanie Montpellier en janvier 2026) et déployé sous la forme d’une installation vidéo immersive à écrans multiples, ce nouveau film prend sa source dans les scènes de bagarre féminine de la série télévisée américaine Dynasty.

Depuis le milieu des années 1990, la série vidéo Body Double constitue l’axe central de la pratique de Brice Dellsperger. Chaque film repose sur un protocole rigoureux : rejouer plan par plan des scènes emblématiques issues de films cultes ou de séries populaires, en substituant aux acteurs et actrices d’origine, un ou plusieurs interprètes incarnant l’ensemble des rôles. Par ce procédé de duplication et de déplacement, l’artiste met à nu la structure même des images et révèle leur dimension artificielle.

Dans ce nouvel opus, Brice Dellsperger choisit de travailler à partir de Dynasty, série télévisée emblématique des années 1980, où deux familles rivales de la haute société d’Atlanta, se mènent une guerre scandaleuse pour le pouvoir et le prestige, et jouent dur pour préserver leurs fortunes. L’artiste isole exclusivement quelques scènes de bagarre entre deux personnages principaux féminins, moments où le corps bascule dans une gestuelle excessive, où le jeu dramatique atteint un paroxysme quasi chorégraphique. Ces séquences sont aujourd’hui devenues cultes dans l’imaginaire collectif. Comme le souligne l’artiste : « Le conflit est toujours une mise en scène. Ce qui m’intéresse, c’est de montrer comment le corps devient le lieu où s’écrivent ces fictions de pouvoir, de désir et de genre » (Brice Dellsperger, entretien avec l’artiste).

En se concentrant sur trois scènes de disputes, chacune dans un décor distinct où les protagonistes en viennent aux mains, Brice Dellsperger déplace le regard du récit vers le geste. Les coups, les chutes, les empoignades et les cris composent une partition physique répétitive, presque abstraite. Débarrassées de leur contexte narratif initial, ces scènes apparaissent comme des constructions pures, régies par des codes précis, hérités autant du théâtre que du cinéma ou du feuilleton télévisé. On pense forcément ici au cinéma muet et à l’héritage des films de Charlie Chaplin, Buster Keaton ou Les Trois Stooges où le corps devient le lieu principal du rire et de la résistance. Le burlesque, ici, oscille entre sanction et choix esthétique. Brice Dellsperger joue sur ces deux niveaux avec une grande ambiguïté. Les figures de la richesse américaine deviennent caricaturales, presque monstrueuses.

L’exposition est conçue comme un dispositif immersif composé de cinq grand écrans, visibles recto verso. Les images circulent d’un écran à l’autre, obligeant le regard à se déplacer, à recomposer sans cesse la narration. Ce principe de déplacement fait explicitement écho au film Le Cours des choses (Der Lauf der Dinge, 1987) de Peter Fischli et David Weiss, dans lequel une chaîne d’actions se propage de manière fluide et implacable. Chez Brice Dellsperger, cette logique devient visuelle et performative : la scène de conflit ne se clôt jamais totalement, elle glisse, se transforme, ressurgit ailleurs.

Le traitement des images joue sur une tension assumée entre numérique et analogique. Les scènes d’action sont réalisées en haute définition numérique, accentuant la précision des gestes, la netteté des corps et l’intensité des affrontements. À l’inverse, les transitions entre les scènes sont travaillées dans un registre analogique, marqué par des effets de bande VHS, des parasites et des dégradations de l’image. Ce basculement constant produit une temporalité instable, comme si les images hésitaient entre mémoire médiatique et présent de la performance.
Cette fragmentation de l’image crée un espace de circulation dans lequel le.la spectateur·rice est physiquement engagé·e. Les scènes se répondent, se répètent, se dédoublent, parfois légèrement décalées dans le temps. Le regard ne peut jamais embrasser l’ensemble : il est contraint de choisir, de passer d’un écran à l’autre, de recomposer mentalement la scène.

Cette mise en espace renforce la dimension performative du film. Les visiteur·euses deviennent témoin d’une répétition infinie, pris·es dans un flux d’images où la violence se rejoue sans résolution. L’installation ne cherche pas à immerger de manière illusionniste, au contraire elle s’applique à rendre perceptible la construction de l’œuvre, son caractère fragmentaire et artificiel. La référence à Fischli et Weiss renforce cette lecture processuelle et critique des images. Pour les artistes suisses, « les choses ne cessent jamais vraiment de se transformer les unes les autres » (Peter Fischli et David Weiss, Der Lauf der Dinge, catalogue d’exposition). Dans Biche et Sara dans « Le cours des choses », cette transformation s’opère à travers la circulation des images, la répétition des gestes et la métamorphose constante des corps à l’écran.

Le choix de Dynasty n’est pas anodin. Cette série fondée sur l’excès et la spectacularisation des affects, met en scène des corps constamment surjoués, stylisés, contraints par les normes de la télévision commerciale. En les faisant rejouer par Jean Biche et Sara Forever, l’artiste accentue la facticité de ces images : le combat devient une performance, la violence un simulacre, le réalisme une illusion soigneusement fabriquée.

Les questions du travestissement et du genre sont au cœur de la démarche de Brice Dellsperger depuis ses premières œuvres. En confiant l’ensemble des rôles à un nombre restreint d’interprètes, l’artiste brouille systématiquement les assignations de genre, de sexe, d’âge ou de statut social. Les corps des interprètes se heurtent, se confondent, se dédoublent parfois, brouillant les frontières entre masculin et féminin, acteur et actrice, original et copie. Le corps devient un support de projection, un espace de transformation où l’identité se révèle comme une performance. Le travestissement n’est jamais un simple déguisement : il agit comme un outil critique qui met en crise les normes de représentation. Les gestes violents, répétés d’un corps à l’autre, perdent leur évidence et deviennent des signes flottants. Le film multiplie ainsi les doubles, les reflets et les décalages. Le burlesque devient alors un outil critique, à la fois jubilatoire et corrosif, qui révèle l’absurdité des normes sociales autant qu’il provoque le rire.

Les travestis qui peuplent mes films sont des créatures fantastiques, de celles que j’aimerais croiser plus souvent dans la vie de tous les jours. Le cinéma emploie le costume sous toutes ses formes, et il est lui-même travestissement de la réalité dans son acte de reproduction, dans l’illusion qu’il génère. Le cinéma est un artifice, il est donc le parfait réceptacle de mes expérimentations en matière de travestissement et de jeu de genres. Je le vois comme une extension du domaine du film, un doublement de la fiction.

Dans le contexte de Dynasty, cette approche met en lumière la dimension profondément artificielle des émotions télévisuelles. Les conflits, les rivalités et les affrontements physiques sont moins des expressions authentiques que des dispositifs destinés à produire du spectacle. En confrontant les regardeur·euses à des images familières mais profondément altérées, l’artiste les invite à reconsidérer sa relation aux représentations médiatiques. Le dispositif immersif, loin de produire une simple fascination visuelle, agit comme un révélateur des stratégies de mise en scène et de normalisation des corps. À travers son nouveau film, Brice Dellsperger poursuit une œuvre exigeante, qui interroge avec acuité les notions de genre, de pouvoir et de fiction. En rejouant la violence spectaculaire de la télévision, il en dévoile les mécanismes et en propose une lecture critique, à la fois distanciée et profondément incarnée.

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Brice Dellsperger (né en 1972 à Cannes, vit et travaille à Paris où il enseigne à l’ENSAD depuis 2004) travaille depuis 1995 sur des remakes de séquences de films et de séries cultes (Dressed to kill, Return of the Jedi, Saturday Night Fever, L’important c’est d’aimer, My Own Private Idaho, Twin Peaks…) qu’il rassemble sous le titre générique de Body Double. Les Body Double sont une série de vidéos numérotées dans lesquelles le cinéaste et plasticien rejoue des scènes célèbres de films en doublant plan à plan ce qui se présente alors comme un original, mais aussi mot à mot puisqu’il réemploie la bande sonore du film premier, sur laquelle des corps, en remplacement des acteur·ices originaux.ales se calent avec précision.
Les œuvres de Brice Dellsperger sont présentées dans de nombreuses expositions internationales et acquises par de nombreuses collections privées et publiques, comme son long métrage Body Double X, présent dans la collection du MoMA (New-York).
L’artiste est représenté par la Galerie Air de Paris à Romainville

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Boucles, bricoles et miroirs au Frac Occitanie
Le Frac présentera quatre œuvres récentes réalisées dans une esthétique « home-made », dont "Body Double 40", entrée dans la collection en 2025. L’exposition propose une scénographie rassemblant costumes, bijoux et objets utilisés dans les films précédents de l’artiste, présentés comme des fétiches. Certains éléments du décor du nouveau film "Body Double 41", produit par le Mrac et tourné en janvier 2026 dans la galerie du Frac, seront visibles dans l’installation présentée au Mrac, créant un lien entre les deux lieux et ouvrant aux publics un aperçu du travail à l’œuvre.

Brice Dellsperger : Body Double 41, 2026. Video stills, avec Jean Biche et Sara Forever, 5 films synchronisés 2K, couleur, son. Brice Dellsperger : Body Double 41, 2026. Video stills, avec Jean Biche et Sara Forever, 5 films synchronisés 2K, couleur, son.
Brice Dellsperger : Body Double 41, 2026. Video stills, avec Jean Biche et Sara Forever, 5 films synchronisés 2K, couleur, son. Brice Dellsperger : Body Double 41, 2026. Video stills, avec Jean Biche et Sara Forever, 5 films synchronisés 2K, couleur, son.
Brice Dellsperger : Body Double 41, 2026. Video stills, avec Jean Biche et Sara Forever, 5 films synchronisés 2K, couleur, son. Brice Dellsperger : Body Double 41, 2026. Video stills, avec Jean Biche et Sara Forever, 5 films synchronisés 2K, couleur, son.
Brice Dellsperger, Body Double 39 (2024), avec Alessandro de Marinis et François Chaignaud, video still, installation vidéo à trois canaux, 12‘44‘‘, boucle, couleur, son.Courtesy Brice Dellsperger, Air de Paris @adagp Brice Dellsperger, Body Double 39 (2024), avec Alessandro de Marinis et François Chaignaud, video still, installation vidéo à trois canaux, 12‘44‘‘, boucle, couleur, son.Courtesy Brice Dellsperger, Air de Paris @adagp
Body Double 38, 2022 Avec Eva Svennung 1 film sur 1 écran 6 minutes 43 secondes Couleur, son d'après Puce Moments (K. Anger) et Technology/Transformation : Wonder Woman (D. Birnbaum). Courtesy Brice Dellsperger, Air de Paris @adagp Body Double 38, 2022 Avec Eva Svennung 1 film sur 1 écran 6 minutes 43 secondes Couleur, son d’après Puce Moments (K. Anger) et Technology/Transformation : Wonder Woman (D. Birnbaum). Courtesy Brice Dellsperger, Air de Paris @adagp